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Interlude musical : « Tangaroa », par Tiki Taane

Musique maorie ce week-end sur Le Pari Kiwi, quelques heures avant mon départ pour dix jours en Australie. Découvrez Tiki Taane et son ode envoûtante au dieu de la mer, Tangaroa…

C’est l’un des plus grands succès de l’histoire musicale néo-zélandaise. Issu du premier album de Tiki Taane, Past Present Future, « Tangaroa » est un morceau unique en son genre, sorte de génial combo entre traditions orales maories et technologies musicales du XXIe siècle. L’électro « drum and bass » rencontre le kapa haka et donne une nouvelle dimension à l’art maori, faisant entrer ce dernier dans le millénaire sans pour autant atténuer sa puissance spirituelle. Regardez ce magnifique clip et on en reparle après…

Puissant, non ? Je tenais vraiment à vous faire découvrir ce morceau. Non seulement parce qu’il est intéressant musicalement, mais aussi car il est un précieux message culturel. « Tangaroa » témoigne de son temps, des tensions entre le passé et le futur, particulièrement pour les populations maories. On y voit cet homme sur la plage, face à la mer par où sont arrivés ses ancêtres. Le décor est sombre et la musique surgit petit à petit des profondeurs, alors que les vagues invitent l’homme à un retour aux sources. Une femme âgée apparaît, avec son moko (tatouage au menton). Ils partagent un hongi (salutation avec le nez et le front) puis l’homme est transporté dans un combat entre haka et flashs urbains. La tradition maorie semble finalement l’emporter sur la drogue, et le clip se conclut par une mise en garde contre l’ignorance et une invitation à la vigilance.

Ce titre a une forte valeur autobiographique. Ancien leader de la formation Salmonella Dub, Tiki Taane était déjà un musicien confirmé au moment de la sortie de son premier album solo en 2007. Mais il était aussi un homme tourmenté par la drogue et l’alcool, comme tant d’autres Maoris. C’est par la musique et un retour à ses origines qu’il s’en est sorti. Je suis tombé sur deux interviews très intéressantes où il explique cette transformation, je vous invite vivement à les lire (cliquez ici et ). Il y parle également de sa vision de cet album :

My album contains musical content from myself, my father and my grandmother. That’s three generations, when I’m dead and gone and my descendants are listening to it, we’ll all be there shining guidance and light on them. (…) Traditionally Maori record history through Moko, carving and Waiata. I’m trying to live more in the present and update one of our traditions, this is my contribution.

Ainsi que de la naissance du morceau « Tangaroa » :

I wanted to make something that was challenging and progressive, yet at the same time united the past and the future as one. I clocked a Haka recording and discovered the speed was about 110 bpm, which is a great tempo for writing dancehall at. I threw in some tribal elements and came up with a rhythm that was very powerful even without the haka on top, so when my father laid one down, it just took it to a whole other level.

La version live de ce morceau vaut le coup d’être vue….

A noter que sur ce même album figure le single le plus vendu de tous les temps en Nouvelle-Zélande, « Always on my mind »…

Qu’en pensez-vous ?

Une histoire de la Nouvelle-Zélande depuis 1940

New Zealand Invites the World (1938)

L’un de mes quatre cours ce semestre à la fac était consacré à la Nouvelle-Zélande depuis 1940. Dans une tentative périlleuse, j’essaye ici de vous en proposer une synthèse, en dix points…

1. Tableau de la Nouvelle-Zélande en 1940

Alors que la Seconde Guerre mondiale commence, le Dominion de Nouvelle-Zélande fête son centième anniversaire dans les rangs de Sa Majesté. Ses liens avec le Royaume-Uni restent extrêmement forts : considérée comme le plus petit mais aussi le plus loyal des dominions de l’Empire britannique, la Nouvelle-Zélande s’appuie sur des institutions politiques copiées sur le modèle de Westminster, son économie repose sur le principe de préférence impériale (d’où des exportations à 80% vers le Royaume-Uni) et sa société vit dans une culture so British. Il faudra même attendre 1948 pour la création de la nationalité néo-zélandaise ! De 1935 à 1949, les Kiwis (dont la population est estimée à 1,6 million en 1940) sont dirigés par le premier gouvernement travailliste, avec comme grands axes le keynésianisme et le progrès social (Social Security Act 1938).

2. Le tournant de la Seconde Guerre mondiale

La Nouvelle-Zélande entre dans le conflit le 3 septembre 1939 par une déclaration de son Premier ministre, Michael J. Savage. Il s’agit avant tout de suivre le Royaume-Uni : « Avec à la fois gratitude pour le passé et confiance dans le futur, nous nous rangeons sans peur derrière la Grande-Bretagne. Où elle va, nous allons ; où elle se tient, nous nous tenons. Nous ne sommes qu’une petite et jeune nation, mais nous marchons […] vers une destinée commune ». Pour autant, la Nouvelle-Zélande doit rapidement revoir ses plans : en février 1942, la base britannique de Singapour tombe aux mains des Japonais, et c’est toute la sécurité du Pacifique qui se retrouve menacée. Le Royaume-Uni ne pouvant plus garantir la sécurité de ses dominions, la Nouvelle-Zélande se tourne vers les Etats-Unis, s’en remettant pour la première fois à une puissance extérieure au Commonwealth. Pour autant, les troupes néo-zélandaises restent sur le front européen et nord-africain, combattant notamment l’Afrika Korps de Rommel et s’illustrant parfois à titre individuel, à l’image de Keith R. Park, sauveur de Londres dans les rangs de la RAF pendant la bataille d’Angleterre. Sur les 250 000 hommes et femmes néo-zélandais mobilisés, 12 000 perdront leur vie durant le conflit.

Tiger Moths, avions d'entraînement néo-zélandais

Des avions d'entraînement néo-zélandais

3. La Nouvelle-Zélande dans la Guerre froide

Selon l’historien Ian McGibbon, la Seconde Guerre mondiale aura été l’événement décisif du XXe siècle pour la Nouvelle-Zélande. Principale raison : ce nouveau positionnement dans l’ordre mondial, à mi-chemin entre le Royaume-Uni, protecteur de toujours mais en déclin, et les Etats-Unis, protecteur indispensable mais loin d’être aussi intime. En janvier 1944, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, tous deux confrontés à ce dilemme UK/USA, se serrent les coudes et signent le Pacte de l’ANZAC, pour s’affirmer comme acteurs majeurs dans le Pacifique. Dans la foulée, la Nouvelle-Zélande, guidée par sa théorie idéaliste et son rêve de sécurité collective, participe activement à la naissance de l’ONU, en 1945. Mais l’espoir ne dure pas, bien vite déçu par la réalité de la Guerre froide… Il faut choisir son camp, et les Kiwis rejoignent sans surprise le bloc occidental, mené par les Etats-Unis contre l’Union soviétique. En échange de la normalisation de leurs rapports avec le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande obtiennent des Etats-Unis le traité ANZUS (Australia-New Zealand-United States), en 1951. Ce traité va être le principal accord de défense pour la Nouvelle-Zélande pour les 35 années suivantes et va donner à ses dirigeants une voix lors d’échanges réguliers avec les Etats-Unis. Sur le terrain, la Nouvelle-Zélande envoie 2 000 hommes en Corée (1950-1953), en soutien des Américains… mais au sein de la division Commonwealth ! Autre ambiguïté, lors de la guerre du Vietnam (1962-1973) : les Kiwis s’y rendent pour honorer leur alliance avec les States, mais ils le font à reculons, avec un maximum de 600 hommes, et vont en ressortir avec une foi altérée en l’Oncle Sam.

Quand la NZ et l'Australie flirtent avec les Etats-Unis...

La mère patrie tenue à l'écart de l'ANZUS

4. Être Kiwi pendant les Trente glorieuses

Comme dans le reste du monde occidental, l’après-guerre en Nouvelle-Zélande est marqué par une longue période de prospérité économique. Durant ces trois petites décennies de golden weather, c’est le National Party qui est aux manettes du pays, quasiment sans discontinuer. Les restrictions de guerre sont levées et la Nouvelle-Zélande entre dans l’ère de la société de consommation. La croissance est soutenue, l’Etat-providence s’affirme, de nouvelles villes sont créées, d’importants projets hydro-électriques sont lancés, la modernisation bat son plein. Pour autant, la Nouvelle-Zélande ne profite pas de cette période aussi bien que d’autres : de 5e pays de l’OCDE en termes de PIB par habitant en 1950, elle n’est plus qu’à la 11e place en 1975. D’un point de vue social, l’après-guerre est le temps du clash : à ma gauche, la Nouvelle-Zélande version Grande-Bretagne victorienne, faite de musique classique et de services à thé ; à ma droite, la Nouvelle-Zélande version American way of life, à base de rock’n’roll, de Coca Cola et de sex-appeal. L’influence de la culture américaine se fait de plus en plus visible au pays du long nuage blanc, et les élites puritaines s’en inquiètent : voilà la culture de gentlemen britannique menacée par une culture populaire de caniveau ! Mais le combat du salon contre le saloon est perdu d’avance… L’après-guerre est aussi une période de panique morale concernant la jeunesse néo-zélandaise. En 1954, le rapport Mazengarb est envoyé par le gouvernement dans tous les foyers, mettant les parents en garde contre les comportements sexuels immoraux de leurs enfants, accusant notamment les jeunes filles de ne plus toujours attendre les avances des garçons et même de corrompre ces derniers. (Pour l’anecdote, cette panique morale est née à Christchurch après un fait divers dont Peter Jackson s’est inspiré pour son film Créatures célestes.)

La mère patrie

Old school?

5. L’ère des protestations

Sans atteindre le retentissement de mai 68 en France, divers mouvements sociaux ont lieu en Nouvelle-Zélande au cours des années 60 et 70. Le principal est probablement l’opposition à la guerre du Vietnam : inspiré par les exemples étrangers, le mouvement organise de premiers « sit-in » en 1965 devant le Parlement à Wellington, ainsi que des manifestations réclamant une politique étrangère indépendante. Petit à petit, une contre-culture s’organise, composée d’acteurs parfois très divers, de la jeunesse contestataire aux activistes communistes en passant par des groupes religieux. Helen Clark, qui sera Premier ministre travailliste de 1999 à 2008, est de cette génération, et participe également à la seconde vague du féminisme néo-zélandais : près de 80 ans après avoir obtenu le droit de vote, les femmes se battent encore contre la patriarchie et pour l’égalité entre les sexes dans la société (à titre d’exemple, en 1966, le salaire médian des femmes est moitié moins élevé que celui des hommes). Elles se mettent à porter des t-shirts, des jeans et à abandonner leurs soutien-gorges, et s’organisent à travers des associations comme le Mouvement de libération des femmes. Dans le même temps, des mouvements environnementaux se développent, sur la question du nucléaire notamment, ainsi que des mouvements maoris (voir plus bas).

Convaincue ?

Convaincue ?

6. 1975-1984 : Robert Muldoon, ce tyran

Leader du National Party, Robert Muldoon devient Premier ministre et Ministre des finances en 1975, dans un contexte rendu difficile par la crise économique mondiale et par l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Personnage de petite taille, rondouillet, Bob Muldoon n’a pas sa langue dans sa poche et sa conception du pouvoir est simple : s’entourer de seconds couteaux et diviser pour mieux régner. Les caricaturistes le dessinent en Napoléon, en Roi Soleil et en personnage double-face, à la fois dictateur et sauveur de la Nouvelle-Zélande. Il va même donner son nom à cette période : le muldoonism, « synonyme d’un abus de pouvoir exécutif et d’une dictature  auto-proclamée » à en croire ma professeur Philippa Mein Smith. Au cours de ses deux mandats, Muldoon régule fortement l’économie et la société, fixant les taux d’intérêts, gelant les prix et les salaires, contrôlant les médias ; bref, selon certains observateurs, faisant de la Nouvelle-Zélande « la Pologne du Pacifique sud ». Ce tableau est toutefois à nuancer car c’est lui qui finit aussi par lancer le mouvement de dérégulation, en signant un accord de libre échange avec l’Australie en 1982. Si la situation économique ne s’arrange pas, c’est surtout sur le plan social que la Nouvelle-Zélande fait parler d’elle, lors du Springbok Tour de 1981 : à l’occasion de la tournée de l’équipe de rugby sud-africaine, les Kiwis se déchirent entre opposants au régime de l’apartheid et amoureux du rugby avant tout, jusqu’à briser des familles et des amitiés. C’est la plus grande campagne de désobéissance civile de l’histoire du pays, et selon Ian Borthwick le « Mai 68 version néo-zélandaise ».

Et Muldoon créa la Nouvelle-Zélande

Et Muldoon créa la Nouvelle-Zélande

7. Nuclear-free New Zealand

Muldoon chute en 1984 sur un coup de roulette, après avoir organisé – et perdu – des élections anticipées. Le Labour Party revient au pouvoir et l’un de ses principaux dossiers est le nucléaire. Depuis les années 50, les mouvements anti-nucléaire se développent en Nouvelle-Zélande, du fait de l’inquiétude générée par les essais atomiques américains, britanniques et surtout français dans le Pacifique. De 1972 à 1974, le gouvernement travailliste de l’époque avait planté de premières banderilles, avec l’envoi de frégates d’observation à Mururoa et la condamnation de la France par la Cour Internationale de Justice. En 1985, c’est le Premier ministre David Lange qui reprend le combat interrompu par Muldoon. Il refuse l’entrée du navire militaire américain USS Buchanan dans le port d’Auckland, au motif que les Etats-Unis ne veulent ni confirmer ni nier l’équipement nucléaire du bateau. Ce refus provoque la fureur de Washington (la Nouvelle-Zélande se retrouve exclue de facto de l’ANZUS, rétrogradée du statut d' »allié » à celui de « pays ami » et privée de l’accès aux services de renseignement US), mais il est aussi accompagné d’un énorme soutien populaire, dans un combat à la David (Lange) contre Goliath. L’affaire du Rainbow Warrior, du nom de ce navire de Greenpeace coulé en juillet 1985 à Auckland par les services secrets français, sera la goutte de trop dans la le vase. Dans la foulée, la Nouvelle-Zélande signe le traité de Rarotonga établissant une zone dénucléarisée dans l’ensemble du Pacifique sud et, en 1987, par le Nuclear-Free Zone, Disarmament and Arms Control Act, la Nouvelle-Zélande devient véritablement nuclear-free. C’est un tournant majeur dans l’histoire du pays, une déclaration d’indépendance pour certains, en tout cas un pilier de l’identité néo-zélandaise encore aujourd’hui.

Le prix de l'indépendance

Le prix de l'indépendance

8. Le libéralisme en fête

Sur le plan économique, les années Lange correspondent à un espoir post-Muldoon. Avec un gouvernement particulièrement jeune (Lange lui-même n’a que 41 ans), la Nouvelle-Zélande prend un virage à 180° et devient le laboratoire mondial du libéralisme. Les réformes sont lancées comme une guerre éclair et il ne faut pas moins de trois ministres des Finances au même moment pour mener cette  révolution. Le plus influent de ces ministres, Roger Douglas, va donner son nom à cette politique : les Rogernomics. Dans un mélange de Reaganism et de Thatcherism, les Rogernomics font de la Nouvelle-Zélande le paradis du consommateur et l’enfer du travailleur. La finance est dérégulée, les taxes et les subventions réduites au maximum, et le secteur public dynamité : la concurrence fait son entrée dans l’éducation et la santé, et les entreprises publiques sont privatisées (Telecom, Air New Zealand, etc.). Tout ceci a un coût social considérable, la Nouvelle-Zélande devenant pour deux décennies le pire pays de l’OCDE en matière d’augmentation des inégalités riches/pauvres. Pourtant, les résultats sont loin d’être à la hauteur des espérances, et le PIB par tête relatif de la Nouvelle-Zélande continue à plonger dans les classements de l’OCDE.

Du statut de bon élève de l'OCDE à celui de cancre

1951-2002 : Du statut de bon élève de l'OCDE... à celui de cancre

9. La question maorie

Autant l’histoire de la Nouvelle-Zélande depuis 1940 peut ressembler à l’histoire du monde occidental moderne en général, autant la question maorie est propre à ce pays et s’avère parfois difficile à comprendre. Je l’ai largement abordée dans un précédent article ; je vais ici essayer d’y apporter quelques compléments. Du point du vue du mode de vie des Maoris, la deuxième moitié du XXe siècle est marquée par une forte urbanisation : population à 75% rurale en 1945, les Maoris délaissent progressivement leur habitat traditionnel, pour devenir urbains à 80% en 1986. Cet exode, plus ou moins forcé, est dû à la perte des terres maories, à la mécanisation des campagnes et au besoin de main-d’oeuvre dans les villes. L’un des rares « mérites » de l’urbanisation maorie aura sans doute été d’amener sur la place publique la question de l’intégration sociale des indigènes, à une époque où la Nouvelle-Zélande était encore considérée par ses élites comme « blanche à 99% ». Face au racisme persistent et aux inégalités entre Maoris et Pakehas (blancs), de nouveaux mouvements de protestation maoris apparaissent dès les années 60, avec à l’extrême le gang Black Power. Parmi les principales actions du mouvement modéré, on retiendra la Maori Land March de 1975, traversant l’Île du Nord pour arriver devant le Parlement à Wellington, et l’occupation de Bastion Point près d’Auckland en 1977 et 1978. Le film Once Were Warriors (L’Âme des Guerriers) offre un aperçu intéressant sur l’urbanisation maorie :

10. Et aujourd’hui ? Et demain ?

Depuis l’année dernière, le National Party est de retour au pouvoir, emmené par le Premier ministre John Key. Pays encore très libéral, la Nouvelle-Zélande a été durement touchée par la crise économique et sort tout juste de la récession. Deux défis majeurs l’attendent déjà pour ce XXIe siècle. D’une part, l’évolution de l’identité kiwie, devant non seulement prendre en compte les Maoris et les immigrés du Pacifique mais aussi la population asiatique, de plus en plus importante. En 2026, on estime en effet qu’il y aura 780 000 Maoris, 480 000 Polynésiens et… 788 000 Asiatiques en Nouvelle-Zélande ! C’est donc tout le modèle d’intégration biculturaliste qui semble à revoir, d’autant plus que l’Asie est désormais le principal partenaire économique de la Nouvelle-Zélande. D’autre part, la question du modèle politique néo-zélandais reste en suspens. A l’heure actuelle, la Nouvelle-Zélande est une monarchie, avec pour chef d’Etat la Reine Elisabeth II. Pour certains, le passage à une république est incontournable, et il est vrai que cela permettrait à la Nouvelle-Zélande d’affirmer son indépendance une fois pour toutes. Enfin, un troisième défi, à plus court terme : l’organisation de la Coupe du monde de rugby en 2011 s’annonce comme un défi très coûteux pour les Kiwis…

Copyright: La plupart des illustrations utilisées dans cet article proviennent de mon cours HIST129: New Zealand History since 1940, enseigné par Philippa Mein Smith et Te Maire Tau. Tous droits réservés.

Vidéo : J’ai testé pour vous le « hangi », repas maori

Hangi

Du bois, du fer, de la terre, des pelles, de la viande, des légumes… La recette du hangi n’est pas la plus simple, mais c’est bon de changer un peu des barquettes au micro-ondes ! ;)

Dans un commentaire laissé vendredi sur ce blog, Elise me disait attendre « avec impatience » un article sur les recettes traditionnelles néo-zélandaises. Aïe! S’il est une pratique culturelle dans laquelle les Kiwis n’excellent pas, c’est bien la cuisine. Non pas que les plats locaux soient mauvais, simplement ces fameuses « spécialités » n’existent pas vraiment ! En effet, en Nouvelle-Zélande, on mange dans des fast-foods américains, dans des fish&chips de Sa Majesté, dans des sushi-bars ou des restos asiatiques. Même constat dans les nombreux cafés du centre-ville de Christchurch : le mot d’ordre semble être « faire comme les autres », avec des vitrines proposant un assortiment de sandwichs en triangle à l’anglaise, de lasagnes italiennes, de quiches françaises ou encore de muffins US !

Encore une fois, le salut des Kiwis passe par leur héritage maori. Dans la rubrique des « plats traditionnels néo-zélandais », je pense que le hangi mérite de figurer en bonne position. Le hangi (prononcer plutôt « hangni ») est davantage qu’un plat, c’est un mode de cuisson, à l’ancienne. Dans d’autres îles du Pacifique, il répond aux doux noms de umuimulovo ou encore koua, mais le principe est le même : creuser un four dans le sol et faire cuire de la nourriture sur des roches (volcaniques si possible) ou du métal préalablement chauffés. Cette pratique n’a pas de signification particulière, qu’elle soit religieuse ou autre ; en fait, elle répond essentiellement à un souci pratique, qui est de pouvoir préparer des repas suffisamment conséquents pour les nombreux membres de chaque famille maorie.

Je vous laisse découvrir le hangi auquel j’ai participé, tout en vous invitant avant de commencer la lecture à cocher l’option « sous-titres fr », dans la partie « menu » en bas à droite de la vidéo…

Et alors, et alors, c’était bon ?? Oui ! Bon et copieux ! Comme la vidéo le laisse plus ou moins deviner, nous avions du mouton, du poulet, du boeuf, des pommes de terre et du kumara – la viande était tendre, facile à séparer des os et le tout avait une saveur fumée très agréable. Une cousine de notre prof d’histoire avait également préparé un délicieux pain maori (rewena paraoa), à base de pomme de terre : goût sucré et consistance fondante à tomber ! Niveau boisson, je m’en suis tenu à un simple thé – il faut dire que les Maoris avec qui nous avions préparé le hangi nous avaient déjà offert des canettes de whisky/coca à 9h du matin, soit disant « parce que la chaleur du feu, et toute cette fumée, ça déshydrate » !

Le Pari Kiwi vous offre votre premier cours de Māori

Crédits photo : blacklognz.blogspot.com

A deux jours de la Journée internationale des populations autochtones, je vous propose une initiation à la langue des indigènes de Nouvelle-Zélande : le Māori. Repeat after me…

Vous en avez marre des cahiers de vacances ? C’est la crise et vous galérez à trouver un job ? Les recruteurs vous trouvent sympa mais regrettent votre dossier trop léger, trop banal ? Alors lisez bien ce qui suit ! Oui Madame, oui Monsieur, c’est votre jour de chance, car Monsieur Bibi Le Pari Kiwi a LA solution pour vous : le Māori – oui, la ligne qui fera bientôt toute la différence sur votre CV ! ;)

Depuis le Māori Language Act de 1987, Te Reo Māori (= la langue Māori) possède le statut de langue officielle en Nouvelle-Zélande. Les citoyens ont ainsi le droit d’être jugés en Māori ; les débats parlementaires peuvent se faire dans cette langue ; la chaîne Māori Television diffuse en partie en Te Reo ; de nombreuses inscriptions dans les universités sont rédigées dans les deux langues, etc.

Dans les faits, moins de 160 000 personnes en Nouvelle-Zélande se disent capables d’avoir une conversation basique en Māori, ce qui correspond à 4% de la population. A titre de comparaison, le breton compterait aujourd’hui 172 000 locuteurs et l’espéranto environ 2 millions. Le club que je vous propose de rejoindre aujourd’hui est donc très restreint…

Tēnā koutou katoa e ngā akonga o te reo Māori. Salutations à vous tous, étudiants de la langue Māori.

Commençons par le commencement : bonjour, au revoir, and co. Le salut classique, qui sert aussi pour dire merci, est Kia ora. On peut aussi utiliser Tēnā koe (si l’on s’adresse à une personne), Tēnā kōrua (à deux personnes) ou Tēnā koutou (à plus de deux personnes), autant d’expression qui sont, je crois, un peu plus formelles. Au rayon des au revoir/à bientôt, on trouve le sympathique Ka kite – tellement sympathique que je vous en épargne les variantes.

Quelques précisions sur la prononciation maintenant. Le Māori est une langue assez simple à appréhender, reprenant l’essentiel de notre alphabet et se prononçant assez instinctivement. Mais cela n’empêche pas quelques spécificités… Ainsi, les r sont roulés ; oubliez donc les r gutturaux à la française et les r crémeux à l’anglaise, adoptez les r roulés à l’espagnol – ou à l’écossaise, selon les goûts. Au pire, remplacez les r par des l, ce qui vous donnera kia ola en guise de bonjour. Ensuite, quand vous voyez un macron au-dessus d’une lettre, comme sur le e et le a de tēnā, cela signifie qu’il vous faut insister sur ces lettres, les prononcer plus longuement que les autres – avec comme résultat un téénaa à la Doc Gynéco plutôt qu’un téna articulé à toute vitesse. (Au passage, vous aurez compris que le e se prononce é.) Enfin, pêle-mêle : oe se prononce oué et non ohé ; le wh se prononce comme un f ; le u ressemble à un ou ; le ou à un oy. Voilà, avec ça, vous êtes bon pour nos cinq premiers mots.

On enchaîne, on enchaîne, avec quelques questions-réponses bien utiles pour faire connaissance…

  • Aah, le nombre de fois où vous avez croisé un Māori dans la rue et rêvé de pouvoir lui demander son petit nom, frustrant hein – et tellement fréquent ! Alors qu’il aurait suffi de demander… Ko wai tō ingoa? (ko waïe tôô ingoa – comment t’appelles-tu/vous-appelez vous?) Votre mystérieux Māori vous aurait alors répondu: Ko Jean-Michel tōku ingoa (je m’appelle Jean-Michel – désolé pour l’exotisme)…
  • Intrigué par ce personnage, vous lui demandez alors d’où il vient : Nō hea koe? (Nôô hhéa koué?) Et ce brave Jean-Michel de vous répondre : Nō Wīwī au! (Nôô ouii-ouii oy!) Là, vos soupçons se révèlent malheureusement fondés : eh oui, Jean-Mich est un faux Māori. Wīwī est en effet le nom Māori désignant… la France – et non la Nouvelle-Zélande, dont le nom est Aotearoa !
  • Retenant votre colère devant une telle arnaque, vous arrivez malgré tout à faire preuve de diplomatie, en lui demandant comment il va : Kei te pēhea koe? (Key té pééhhéa koué?) L’heure de l’apéro approchant, il vous répond naturellement : Kei te hiainu! (Key té hhia-i-nou! J’ai soif!)
  • Jean-Michel est un chic type, alors il vous invite chez lui pour un petit pastis. Ka pai! (Ka paille – Génial!) Bien tenté par cette invitation, vous lui demandez où est sa maison : Kei hea tō kāinga? (Key hhéa tôô kaainga?) Il vous montre alors une voiture garée non loin, et vous répond : Kei muri tōkukāinga i te motokā. (Key mouli tôôkoukaainga i té motokaa – Ma maison est derrière la voiture.)
  • Et ensuite, que se passe-t-il ? Mmh, « celaa ne nouus… regarde pas » ! :)

That’s all folks, je crois qu’on a à peu près fait le tour de mes connaissances du moment ; j’espère que vous arriverez à retenir deux-trois expressions, histoire d’épater la galerie lors de votre prochain dîner mondain ! Vous verrez, il y a peu de chances que le reste de l’assistance connaisse autre chose que les mots Kiwi et Haka… ;)

Si vous avez des questions, n’hésitez pas ! Patua te whakamā! (Ne soyez pas timides !)

En savoir plus : Site web de la Maori Language Commission + Article « Langue maori » sur Wikipedia en français et en anglais + Article Les 100 mots Māori  que chaque Néo-Zélandais devrait connaître sur NZhistory (en anglais).

Bonus : Vous aussi, comptez en Māori…

Exams : Le Pari Kiwi invente les « blog-révisions »

Te Tiriti o Waitangi, ou la difficile reconnaissance des populations indigènes dans le droit néo-zélandais

Mes examens commencent cette semaine. Histoire de réviser en m’amusant, je vous présente ici le mémoire que je vais devoir soutenir pour mon cours de droit comparé…

Au moment de définir la maquette de mon second semestre à Sciences Po, j’avais choisi un cours intitulé Introduction aux Grands Systèmes de Droit Étrangers, présenté par le Professeur Thierry Rambaud. Originalité de ce cours – outre le fait qu’il m’obligeait à venir en conf le samedi après midi : l’examen de fin de semestre consiste non pas en une dissertation classique sauce pipo (4h, 2 parties, 2 sous-parties) mais en un oral de 20 minutes au cours duquel l’étudiant est invité à soutenir un mémoire qu’il a rédigé durant la nuit précédant la deadline durant tout le semestre… Encore plus intéressant : le mémoire doit porter sur le pays de destination de 3e année, et le sujet est libre.

Vous l’aurez compris, je me suis penché sur la Nouvelle-Zélande. Et après avoir dépoussiéré les quelques livres de la bibliothèque de Sciences Po consacrés au pays du long nuage blanc, je suis ressorti de cette aventure avec un mémoire de 21 pages intitulé « Te Tiriti o Waitangi ou la difficile reconnaissance des populations indigènes dans le droit néo-zélandais ». En attendant mon oral de soutenance jeudi, je vous livre aujourd’hui la crème de la crème de mon mémoire,  en espérant que cela soit à peu près digeste…

Plaque commémorative du Traité de Waitangi (photo Harrison Gulliver, Creative Commons license)

Plaque commémorative du Traité de Waitangi (photo Harrison Gulliver, Creative Commons license)

La Nouvelle-Zélande, pays d’un peu plus de 4 millions d’habitants, compte 600 000 indigènes, appelés Maoris. Originaires de Polynésie, les Maoris furent les premiers à occuper la Nouvelle-Zélande, jusqu’à ce que les Britanniques ne décident d’annexer ce pays en 1840. Une annexion matérialisée par un traité, aujourd’hui considéré comme le document fondateur de la Nouvelle-Zélande : le traité de Waitangi (Te Tiriti o Waitangi)…

Signé le 6 février 1840 par des chefs de tribus maoris et un représentant de la Couronne, le traité de Waitangi devait poser les fondements d’une cohabitation harmonieuse entre les deux populations. Malheureusement, il n’en a rien été. Les colons britanniques ont rapidement ignoré les clauses du traité, allant jusqu’à déclarer sa simple nullité juridique en 1877, dans l’arrêt Wi Parata v. the Bishop of Wellington. Résultat : en plus d’être privés de l’essentiel de leurs terres et méprisés culturellement, les Maoris ont vu leur population s’effondrer de 200 000 habitants en 1820 à 42 000 en 1896 ! Les conséquences d’un tel traitement se font encore ressentir aujourd’hui au sein de la population maorie, qui représente tout de même 15% de la population totale. Ainsi, le taux de chômage des Maoris est plus de deux fois supérieur à celui des Pakeha (non-Maoris), leur espérance de vie est inférieure de 9 ans à celle du reste de la population et, en 2001, le revenu hebdomadaire moyen pour un Maori était de 388 dollars néo-zélandais, contre 504 pour un Pakeha…

Version maorie du Traité de Waitangi

Version maorie du Traité de Waitangi

Comment en est-on arrivé là ? A mon avis, on peut voir l’histoire du traité de Waitangi comme l’histoire d’un quiproquo, l’histoire d’une incompréhension mutuelle. Il faut savoir qu’il n’existe pas UN traité mais deux traités de Waitangi : celui en version anglaise et celui en version maorie… ce qui change tout ! En effet, en 1840, au moment de signer le document, la partie britannique avait dans son texte des concepts occidentaux (sovereignty, property, etc.) et dans son esprit une certaine façon d’appréhender le traité (essentiellement vu comme reconnaissant la souveraineté de la Couronne sur ce territoire). A l’inverse, la partie maorie s’engageait sur des notions traditionnelles (tino rangatiratanga comme droit à l’autodétermination, taonga comme référence aux trésors inviolables de la culture maorie) et comprenait le texte comme un engagement de protection et même d’amour de la part du Royaume-Uni… Évidemment, ça a clashé.

Mais tout n’est pas noir pour les Maoris. En effet, dans les années 1970, le gouvernement néo-zélandais a commencé à reconnaître ses torts et à réhabiliter le traité de Waitangi. En 1975, le Treaty of Waitangi Act a institué le Tribunal de Waitangi, chargé de définir les « principes » du traité en s’inspirant des textes originaux en anglais et en maori et en considérant les intentions et les interprétations du traité par les deux parties en 1840. Ces fameux principes ont permis de clarifier certains points du traité et de lui donner une valeur juridique plus importante. Le tribunal de Waitangi est également devenu un maillon essentiel du processus de règlement des différends fonciers accumulés depuis près de 170 ans entre Maoris et Pakehas. A l’heure d’aujourd’hui, plus de 1 050 dossiers ont été adressés au tribunal de Waitangi et les Maoris ont déjà reçu 675 millions de dollars NZ de la part de la Couronne, en réparation de leur préjudice… Du côté juridictionnel, en 1987, un arrêt de la Court of Appeal a disposé que les textes législatifs ne devront plus être en contradiction avec les « principes du traité de Waitangi », ce qui a ouvert la voie à une meilleure reconnaissance et protection des Maoris par le gouvernement néo-zélandais.

Logo du Tribunal de Waitangi

Logo du Tribunal de Waitangi

Le traité de Waitangi cristallise donc les débats sur la place des Maoris dans la société néo-zélandaise aujourd’hui. La Nouvelle-Zélande est un pays jeune, qui se cherche encore un modèle national : certains voient les efforts en faveur des Maoris comme une façon d’atteindre un modèle biculturaliste, qui ferait de l’identité kiwie un mélange d’identité occidentale et d’identité autochtone ; d’autres se montrent réticents à reconnaître pleinement le traité, estimant que le modèle le plus approprié à la Nouvelle-Zélande serait le multiculturalisme, comme en Australie ou aux Etats-Unis, car la population néo-zélandaise devient de plus en plus variée – et notamment de plus en plus asiatique. « Le traité de Waitangi, ou comment un objet juridique non identifié devient un enjeu politique fondamental. »

S’il y en a parmi vous que cela intéresse de lire l’intégralité de mon mémoire, je peux vous l’envoyer par mail…

Maintenant, c’est au jury de poser ses questions ! A vous de jouer ! ;)